La voyante qui n’avait pas vu venir son procès

« Après ma rupture amoureuse j’ai commencé à la consulter. Mme Aiguillon* donnait ses consultations de voyance par téléphone. Je l’appelais assez souvent. Un jour elle me dit qu’elle a eu un flash, qui lui a révélé que j’étais la seule à pouvoir l’aider… Elle avait besoin d’un crédit de 28.000 €. C’était pour acheter une voiture, une BMW. J’ai refusé plusieurs fois, mais elle m’a harcelé, au téléphone puis en personne. J’en pleurais. Finalement j’ai accepté, et j’ai contracté le prêt à mon nom. Ensuite elle m’a demandé une série d’autres crédits pour différentes raisons. »

 

Au bout de 4 ans Mme Kostic se plaint de leur non remboursement et assigne sa consultante en justice. Ce matin de janvier Madame Aiguillon fait appel devant la Cour d’appel de Paris de sa condamnation pour abus de faiblesse, qui fixait 195.000 € de dommages et intérêts et 1000€ de préjudice moral.

La Roue de la Fortune...

Après ce tableau assez attendu la Cour interroge la victime sur les raisons de sa complaisance :  – J’étais complètement écroulée avec le décès de ma mère. – En quelle année ? – 2004. – Mais au moment des faits on est en 2008… – Mais je ne pouvais pas faire mon deuil, et ma rupture amoureuse me bouleversait. – Vous êtes sous tutelle, sous curatelle, sous traitement médical ? interroge le Ministère public – Non. – Vous dénoncez un abus de faiblesse, vous étiez suivie par un psychologue ? – Non, enfin maintenant si.

Regards circonspects de la Cour. Ses membres ne semblent pas vouloir donner le statut de victime sur simple déclaration.

 

« Je n’ai pas un train de vie très élevé, sinon je serais au Château de Versailles. »

Le tableau dressé par la voyante, bien qu’absente à l’audience, a d’autres couleurs : « Nous avions une relation professionnelle, Mme Kostic était en pleine relation extra-conjugale… Je l’aie aidée à ce moment-là. Elle a contracté un crédit pour moi ; elle en contractait pour elle aussi ; je lui ai signé une reconnaissance de dette et je lui ai remboursé le mien. Ensuite elle m’a aidé à d’autres occasions : à monter ma société, car les banquiers prêtent plus facilement aux fonctionnaires qu’aux médiums. » Aux enquêteurs qui l’interrogeaient sur ses revenus, elle n’avait pas laissé planer de doute : « Je n’ai pas un train de vie très élevé, sinon je serais au Château de Versailles. »

Une fois la parole donnée aux intéressées, c’est le tour des professionnels, qui montent au créneau pour disséquer les faits et le droit. La partie civile rappelle d’abord incidemment que l’accusée a déjà « un casier » (pour des faits différents), puis que ces 20 crédits ont été systématiquement virés au fils de Mme Aiguillon ou à son conjoint, ce qui révélerait une « escroquerie organisée » avec un « mode opératoire ». « Certes le décès de la mère est un peu ancien (entendre : l’excuse de ma cliente ne vaut pas grand chose) mais Mme Aiguillon a extrêmement bien su exploiter la souffrance amoureuse de ma cliente. » L’avocat renvoie la Cour à une jurisprudence qui caractérise le délit d’escroquerie par une voyante au moyen de son « emprise » sur sa cliente.

 

Le code pénal « n’a pas vocation à assumer tous les chagrins d’amour »

Le Ministère public exécute sa mission : « Pour Nous il y a là un problème de qualification juridique au-delà de votre souci personnel Madame. » Il s’emploie à montrer que la qualification d’abus de faiblesse par le TGI était erronée : « nous n’avons rien qui certifie l’état de vulnérabilité structurel de la victime, requis par l’article 223-15-2 du code pénal. Or cet article n’a pas vocation à assumer tous les chagrins d’amour ou ébranlements de vie. »

 

« Ces dames avaient un accord occulte »

« Je pense qu’il y a un problème civil, soit, mais aucun problème pénal. On a toujours la sensation que ce sont des escrocs, mais qu’est-ce que ça vaut ? » Mal en point, la défense contredit l’accusation sur quelques points, mais au lieu de répondre fastidieusement à tous les éléments à charge, elle opte pour la contre-attaque. Elle « remercie » le Ministère public pour sa lucidité juridique, et tente un joker pour remettre en cause la présomption d’escroquerie.

« L’accusation parle dans sa plaidoirie de 20 crédits contractés par Mme Kostic pour Mme Aiguillon ; mais la somme de 195.000 € qu’on réclame à la voyante est la dette entière de Mme Kostic à ses banquiers pour 40 crédits. Or il n’y en a que 20 qui aient été reversés à Mme Aiguillon ou sa famille, puisque les enquêteurs n’ont mis que ceux-là au dossier de l’instruction. Ma cliente n’a donc touché qu’une partie de la somme… » L’induction logique peut sembler hâtive, mais elle ouvre le doute. C’est l’objectif, car en l’absence d’éléments matériels d’escroquerie les juges devront se baser sur leur intime conviction. La défense tente d’en profiter pour renverser les soupçons :

« Où est le reste de l’argent ? Mme Kostic avait une relation extra-conjugale à l’époque… Ces dames avaient un accord occulte : alors que ma cliente n’avait plus besoin de crédits Mme Kostic avait peut-être de nouveaux besoins d’argent ; en réalité Mme Aiguillon recevait les chèques et restituait l’argent à Mme Kostic. Je ne dis pas qu’elle le faisait sans prendre une commission, mais c’est tout autre chose… »

– Mme Aiguillon a reconnu avoir perçu ces 40 crédits ! lance l’avocat de la partie civile, bouillant.

– C’est faux.

– Les notes d’audience sont là…!

– Silence ! Délibéré le mois prochain.

 

 

 

*Les noms ont été modifiés.

13. février 2013 par admin
Catégories: LES PIECES DU PARQUET | Tags: , , , , | Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Les champs obligatoires sont indiqués avec *